(Article publié dans ID mag N°1)
Parmi les postulats fondamentaux du monde moderne, il y en a un central : celui de " L'émancipation individuelle " ! Ce postulat libertaire est tellement au cœur des sociétés contemporaines occidentales, qu'il ne vient à l'esprit de personne d'en dénoncer le principe.
C'est un fait acquis, qui oserait s'opposer à ce que chacun puisse s'émanciper librement ? Or, comme l'avait parfaitement souligné G. Orwell, les mots sont ici capitaux. Car le terme d'émancipation, implique une idée d'arrachement, de rupture ou encore de délivrance à une contrainte. En couplant le terme d'émancipation avec celui d'individu, l'association sémantique ainsi formée introduit une opposition insidieuse entre l'individu et les siens. Les autres, qui constituent le groupe au sein duquel chacun évolue, sont présentés comme exerçant une entrave au libre et total accomplissement de soi. Citons ici comme exemple, cette vision libérale exprimée en quelques mots par Nicolas Tenzer : " Une société purement communautaire serait une contradiction dans les termes. [...] On recréerait, sous couleur de l'adhésion volontaire et du respect des spécificités culturelles de chacun ou de l'autodétermination, un système contraignant de normes, de droit ou par le biais du contrôle social, dont toutes ne constitueraient pas le minimum requis à la vie en société. Il ne peut y avoir d'émancipation si les références culturelles, morales et politiques préexistent à cet acte. "(1) Nous mettons ici le doigt sur le dogme central de la modernité. L'émancipation individuelle passe donc nécessairement par une opposition frontale avec sa communauté d'origine, son groupe d'appartenance ou sa propre famille. Toutes lois ou tout actes visant à affaiblir, ou même à démanteler, ces corps sociaux intermédiaires sont alors, pour un libéral-libertaire, jugés comme salutaires. Ils sont même, si on lit attentivement Tenzer, présentés comme un impératif à toute société libérale et progressiste. C'est ici que se rejoignent José Bové et Jean-Marie Messier. Jean-Claude Michéa, dans son ouvrage " Orwell, anarchiste tory ", a parfaitement identifié le potentiel subversif contenu dans ce concept d'émancipation individuelle. Il écrit : " Tout se passe dés lors comme si l'individu ne pouvait devenir lui-même et accéder à l'humanité authentique que par une rupture nécessairement douloureuse avec un milieu familial, social, ou géographique supposé par définition hostile et aliénant. Cela revient à dire que l'individu que les logiques glacées du Capital ont arraché à ses proches ou à sa région d'origine, pour le vouer aux différentes formes de l'Exode ou de l'Exil, devient par là même l'emblème de la condition humaine voire de la Rédemption. Dans cette manière de voir, la constitution d'un marché mondial unifié, où les individus s'épuiseraient à circuler sans repos sur le modèle des marchandises et des capitaux, finit par être interprétée comme l'énigme résolue de la liberté humaine et la fin réalisée de l'Histoire. Autrement dit, ce qui était au départ une position philosophique parfaitement légitime (l'homme peut se soustraire au déterminisme) risque, lorsqu'on la traduit dans les catégories de "l'arrachement", de s'accomplir en éloge naïf du capitalisme généralisé (façon United Colors Of Benetton), tel qu'on en trouve, par exemple, toute une série de descrïptions fascinées dans les nombreux ouvrages de J. Attali. " Tout est dit et par là tout s'explique !
La technostructure contre les communautés authentiques
En effet, L'Etat jacobin puis ensuite la technostructure ont toujours organisé la destruction des communautés constituées et quand, malgré tout, ces communautés persistaient à résister, elles en ont alors tout simplement niées l'existence. Clairement, l'objectif était de déjouer la constitution de corps politiques intermédiaires échappant au contrôle de la technostructure. C'est à dire la naissance autonome d'organisations sociales autres que des syndicats complices ou des ONG subventionnées. Il fallait empêcher l'apparition de tout intermédiaire entre d'un côté l'Etat et les transnationales et de l'autre des individus isolés et impuissants. Le principe attrayant d'émancipation individuelle aura donc essentiellement permis de couvrir les pires ethnocides culturels et religieux. On aura caché derrière le rideau pimpant de la libération de l'homme, de la femme et de son corps, un projet historiquement unique d'appauvrissement des relations humaines interpersonnelles. L'individualisme moderne n'est pas une incidence. Il aura été organisé et planifié. Vue sous cet angle, la récente crispation laïcarde des élites républicaines prend un autre sens. Il ne s'agit plus de préserver les libertés de chacun, mais bien d'empêcher la naissance de tout sentiment individuel d'identité susceptible d'aboutir à un regroupement communautaire. Le discrédit jeté, tout d'un coup, sur le terme de " communautarisme " prend ici toute sa signification. Il ne faut surtout pas que les individus, au lieu de s'opposer les uns aux autres dans une compétition concurrentielle perpétuelle, puissent se regrouper librement et s'entraider mutuellement dans le cadre d'une solidarité spontanée de groupe. Toutes formes de solidarité qui échappe au contrôle des organismes sociaux d'Etat et de l'assistance publique constituent donc une menace pour le principe d'émancipation individuelle et la stabilité du système marchand. En fait, elles ôtent surtout à l'Etat la légitimité de son ingérence technocratique. Marcel Gaucher a soulevé un paradoxe inhérent au principe d'émancipation individuelle contenu, selon lui, dans le projet politique des droits de l'homme. Il écrit : " le règne singulier de l'individu suppose l'empire général de l'Etat. [...] Ainsi la possession d'eux-mêmes rendue aux individus [ne se réalise-t-elle] que moyennant une dépossession insidieuse au profit de l'instance destinée à gérer ce pouvoir commun. Plus s'approfondit le droit des hommes sur la définition de leur société et plus l'emprise organisatrice de l'Etat bureaucratique, sous couvert de leur en permettre l'exercice, leur en dérobe, en fait, la faculté."(3) L'atomisation des initiatives politiques et sociales en autant d'individu-roi conduit immanquablement au renforcement des prérogatives coercitives de l'Etat.
Aucune opposition ne peut émerger hors d'une communauté vivante
Or, pour qu'une communauté existe, pour qu'elle puisse peser politiquement, pour qu'elle trouve la force d'entrer en résistance contre les forces établies de l'État ou des oligarchies financières, cette communauté doit se retrouver autour d'une identité commune. Cette identité, qu'elle soit linguistique, ethnique, religieuse, sociale ou tout cela à la fois, s'articule d'abord autour d'un héritage ou d'un passé auquel chacun de ses membres adhère et dans lequel tous s'identifient. Ainsi, une communauté qu'elle soit villageoise ou de quartier, ouvrière ou rurale, nationale ou régionale ne peut exister que si elle enracine sa cohésion dans une identité nécessairement partagée et qui ne doit pas être vécue passivement. Cette communauté n'existe que par l'acte d'adhésion en permanence renouvelé de ses membres. Aucune identité véritable n'existe si celle-ci n'est pas active, affirmée et partagée. L'histoire nous démontre qu'aucune force politique alternative et agissante n'a réellement pu exister sans la constitution d'un groupe d'hommes et de femmes soudés autour d'une identité commune, active et historique. La classe ouvrière, qui fut la dynamique centrale du PCF, n'était rien d'autre qu'une communauté soudée autour d'une forte identité : même condition sociale, mêmes références culturelles et populaires, mêmes origines, mêmes croyances et même destin partagé entre tous ses membres ! La classe ouvrière n'était pas autre chose que la dernière réelle communauté active engendrée par la modernité capitalistique elle-même. Plus qu'une classe, elle était une communauté ouvrière en soi !
La lutte pour l'identité, un combat d'avenir
Aujourd'hui, nous entrons dans l'ère de la post-modernité individualiste, d'où toute véritable communauté, même ouvrière, semble avoir disparue (hormis celles dérivées d'une immigration extra-européenne massive). Cette absence laisse les élites technocratiques sans contre pouvoir susceptible d'endiguer leurs velléités de contrôle des esprits et d'ingérence sociale. Le processus d'individualisation est désormais entré dans sa phase terminale. Sachons cependant, pour reprendre les mots de Chesterton, que " Rien n'échoue comme le succès ". Voilà pourquoi la lutte pour l'identité sera au cœur du combat politique de demain. C'est seulement par lui que pourra s'amorcer un réveil populaire contre les tentations totalitaires des régimes européens technocratiques. Voilà pourquoi le combat identitaire n'est pas une lubie de bobos en quête de hobbies spirituels mais bien l'axe central, le pivot et le point de départ d'une lutte bien plus vaste pour les libertés sociales, interpersonnelles et collectives. Au nom de la justice sociale et des libertés humaines élémentaires, il devient désormais impératif de rompre avec le concept subversif d'émancipation individuelle et à travers lui de s'opposer au projet plus vaste de la politique des droits de l'homme. Mais cet impératif de rupture n'est pas seulement d'ordre politique, il est également d'ordre moral et existentiel. Car si l'émancipation individuelle, comme nous l'avons vu, consolide la domination de la technostructure, elle ne le fait qu'au prix d'une misère affective, morale et spirituelle inégalée dans l'histoire de l'humanité. Tout le paradoxe contenu dans les maux de la modernité se trouve ici résumé : Jamais les hommes n'auront été à la fois aussi bien portants et aussi malheureux. L'indéniable misère morale du monde moderne, désormais ressentie par tout le monde, ouvre une période de crise historique. Nous vivons un tournant intellectuel et spirituel. Ici encore, la modernité en crise interpelle le concept même d'Identité.
La misère morale du monde moderne
Constatant qu'en Occident le taux de suicide ne cesse de croître depuis deux siècles, Paul Masquelier affirme que " La racine fondamentale du phénomène du suicide et de la vague de déshérence qui lui est corollaire doit donc très certainement être imputée en premier lieu à l'effritement des rapports communautaires. "(3) Face à l'angoissante solitude de l'individualiste noyé dans l'immensité sociale, l'homme moderne navigue à vue, incapable de trouver dans son isolement le moindre repère pour avancer. Au-delà d'une boulimie acheteuse ou de la thérapie du shopping, l'explosion de la consommation des anxiolytiques révèle une crise existentielle profonde que tous les médicaments du monde s'avèrent bien incapables de résoudre. Cette émancipation, par arrachement, a en définitive isolé l'individu et l'a ensuite dépossédé de son identité pour le précipiter dans une fuite consumériste de nature pathologique. Or, comme l'affirme Alain de Benoist " Il n'y a pas d'identité seulement à partir de soi ". Identité individuelle et Identité collective sont indissociablement mêlées. On construit son identité par rapport à sa relation avec les autres. Michael Walzer écrit : " Dans bien des domaines, la vie associative n'est pas le fait d'un héros libéral, d'un individu qui serait en mesure de choisir ses propres allégeances. Au contraire, un grand nombre d'entre nous se situent d'ores et déjà dans des groupes qui pourraient bien s'avérer déterminants. "(4) Nous reconnaissons que ces associations involontaires ne sont certes pas une détermination absolue. Cependant, le crime essentiel des idéologies progressistes, réside justement dans cette volonté de nier ces associations involontaires. Le dictat de la " non filiation " identitaire ouvre ainsi la voie à tout les excès. Sus à la famille ! Dressons les femmes contre leurs maris, puis contre leurs enfants ! Traquons toutes expressions religieuses trop ostentatoires, toutes affirmations identitaires trop visibles ! A bas les communautés ! Discréditons toutes revendications régionalistes, identitaires ou religieuses ! Mort aux coutumes et à tous les codes moraux hérités du passé ! L'enfant contre ses parents, la femme contre son mari, les hommes les uns contre les autres ! Les causes de conflits et de division se sont désormais immiscées à tous les niveaux de l'existence, jusque dans la sphère privée et familiale. La lutte contre les autres est maintenant totale et sans répit.
Réalisation personnelle contre émancipation individuelle
L'idéologie dominante prétend que l'identité relève exclusivement du choix personnel. Nous contestons ce dogme. C'est en ça que le combat identitaire revêt un caractère " métapolitique ". Il renvoie à une autre conception de la nature humaine. Face au postulat de l'émancipation par arrachement aux siens, nous affirmons au contraire que pour prendre son envol, une bonne vie a surtout besoin d'amour, de solidarité charnelle, de croyance intemporelle ainsi que d'une identité réelle, filiale et historique. Nous opposons au postulat de l'émancipation individuelle le principe de la réalisation personnelle. Pour se réaliser personnellement, tout homme doit pouvoir s'intégrer au sein d'un groupe, s'y identifier et y trouver sa place. Qu'importe que ce groupe se constitue autour d'une origine ethnique, d'une communauté religieuse ou d'une identité régionale. Nous affirmons qu'il n'y pas d'un côté des individus et de l'autre l'Etat. Toute bonne sociabilité et véritable citoyenneté ne peut se réaliser que dans le strict respect d'une superposition successive d'identités complémentaires de type familiale, religieuse, régionale, nationale et civilisationnelle, vécues pleinement et librement, et qui cohabitent selon une naturelle hiérarchie affective.
L'impérative réactivation du sentiment identitaire
Notons cependant qu'à force d'acharnement liberticide le postulat d'une identité construite " à partir de soi " tend de plus en plus à devenir une réalité. La modernité triomphante, " par dissolution progressive des rapports organiques et l'effacement des repères, implique désormais que l'individu soit tenu d'intervenir lui-même dans ses choix identitaires. C'est-à-dire qu'en dernier lieux, mon identité requiert un acquiescement de ma part. "(5) Ce dernier point doit nous interpeller, nous autres identitaires. Il signifie qu'aujourd'hui toute appartenance, même héritée, ne devient une identité effective que par un acte d'adhésion individuel. Il n'y a plus d'identité passive ! Pour être agissante, une identité doit désormais être active, affirmée et revendiquée. Notre action militante doit donc passer par une réflexion sur les moyens de réactiver, chez nos concitoyens, cet acquiescement identitaire au niveau individuel. Les routes pour y parvenir seront multiples et c'est peut-être là justement que réside toute notre force !!!
Karl Hauffen
(1) Nicolas Tenzer " Les valeurs des modernes " - Edition Flammarion
(2) Marcel Gaucher " La démocratie contre elle-même " - Gallimard
(3) Paul Masquelier " Scènes de déprime dans le monde actuel " - Elément N°114
(4) Michael Walzer " Raison et passion. Pour une critique du libéralisme " - Circé
(5) Alain de Benoist " L'identité ne doit pas être un ghetto "- Elément N°113