Nous vous proposons ici l'article de Chantal Spieler publié dans le n°3 (printemps 2007) de la revue Synthèse nationale : 20 juin 2006 : Jacques Chirac inaugure à grands frais le musée du quai Branly (que j’ai pris la peine de visiter pour ne pas mourir idiote… Idiote je resterai.) Après Pompidou et le Centre Beaubourg, Mitterrand et la pyramide du Louvre ou la très grande bibliothèque, Jacques Chirac se rappellera à notre bon souvenir par sa collection de grigris et d’amulettes. Mais ce n’est pas le plus grave.
Son discours inaugural nous a surtout gratifié d’une impressionnante démonstration d’ethno-masochisme dont il a le secret. Morceaux choisis : il s’agit « pour la France, de rendre l’hommage qui leur est dû à des peuples auxquels, au fil des âges, l’histoire a trop souvent fait violence. Peuples brutalisés, exterminés par des conquérants avides et brutaux. Peuples humiliés et méprisés, auxquels on allait jusqu’à dénier qu’ils eussent une histoire ». On en reste comme deux ronds de flan !
Ruminons ensemble et baissons la tête pour mieux nous imprégner de ce concept de première nécessité destiné à karchériser notre mémoire collective : la repentance. Un exercice de style qui désigne la France comme un pays composé d’infâmes esclavagistes adeptes de la torture. Sans oublier de rappeler au Français de souche de s’excuser d’être blanc, sa « blanchitude » étant intrinsèquement liée à l’évident sentiment raciste qui habite son âme défigurée de xénophobie. Comme ça, c’est fait !
L’esclavage ou le culte de l’Europe coupable
Pascal Bruckner, dans son ouvrage La tyrannie de la repentance : essai sur le masochisme occidental (1), décrit tout cela avec pertinence : « De toutes les nations, la France est celle qui incarne à l’outrance les maladies de l’Europe. A la faute de la collaboration, la France ajoute celle de la colonisation et de l’esclavage ».
Avec l’instauration d’une journée de commémoration de l’esclavage, le 10 mai, décidée par Chirac et qu’il justifie comme étant une reconnaissance de « la part d’ombre de notre histoire », allons-nous nous sentir tout revigorés par cette expiation rédemptrice ?
Et si l’idée nous prenait, après tout, de demander réparation auprès de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc ? Alger, Tunis, Meknès et le million d’esclaves blancs enlevés par les barbaresques en trois siècles… Un souvenir qui semble échapper au tri victimaire pratiqué par certains historiens peu scrupuleux qui tripatouillent notre histoire sans crainte d’être dérangés.
Faut-il rappeler que le monde musulman a été le plus grand importateur d’esclaves razziés en Asie et en Europe ? Et que les traites musulmanes entre la fin du VIIème siècle et le XIXème siècle ont été très largement supérieures en nombre aux traites européennes ? Quant aux dizaines de milliers d’esclaves de la traite atlantique, c’était aussi l’affaire de négriers noirs. Et, comme il est parfois difficile de se débarrasser de ses vilaines manies, l’esclavage sévit toujours dans certains pays d’Afrique malgré son interdiction légale (Niger, Soudan, Mauritanie et quelques autres encore).
Si l’Europe chrétienne a pratiqué l’esclavage, c’est elle aussi qui l’a aboli au XIXème siècle à la faveur de la colonisation. Daniel Lefeuvre, dans son essai Pour en finir avec la repentance coloniale (2), dénonce ce procédé qui tend à renvoyer les difficultés de développement de nos anciennes colonies par l’exploitation qui en a été faite par nos soins.
Evénements d’Algérie : quand « repentir » rime avec « dommages et intérêts »
Pour bien comprendre le mécanisme implacable qui consiste à alimenter notre repentir, arrêtons-nous un instant sur un dossier instructif en la matière, l’affaire des tortures en Algérie.
Le 25 novembre 2000, les députés communistes réclament une commission d’enquête sur les « tortures et les crimes contre l’humanité » perpétrés par la France en Algérie. Lionel Jospin, alors Premier ministre, considère que « le conflit colonial ne relève pas d’un acte de repentance collective, ni de procédures judiciaires ». L’affaire est classée. C’est alors que surgit, tel un diable sorti de sa boîte, un Général Aussaresses au méa-culpa sonore qui s’accuse d’avoir participé à des exécutions sommaires. Une ou deux thèses d’historiens plus tard, même si celles-ci font l’objet de débats controversés, l’affaire est relancée. Le manifeste des généraux ayant servi en Algérie, qui admet certaines dérives qui restent marginales, et qui dénonce dans le même temps les crimes et massacres des populations civiles algériennes et européennes par le FLN, tombe à plat. La meute est lancée. Le drame humain lié à la fin de la guerre d’Algérie, qui conduisit des officiers français à abandonner ceux qui leur faisaient confiance, est balayé par les propos insultants du Président Bouteflika en villégiature médicale sur notre sol. Lorsqu’il compare l’action de la France en Algérie à l’occupation nazie en Europe, lorsqu’il déclare que « la colonisation a réalisé un génocide de notre identité », la bienséance imposée par les pleutres qui font l’opinion chez nous ordonne de taire notre légitime indignation. Ce que nous faisons.
L’Algérie et ses moines français assassinés et aussitôt oubliés. L’Algérie qui interdit l’apostolat chrétien sur son sol et qui prévoit désormais des amendes et peines de prison contre toute personne qui tenterait de convertir un musulman à une autre religion. L’Algérie qui prétend défendre la réconciliation entre nos deux pays trouve, dans notre absence coupable de réaction, un terreau malléable fort opportun en terme de flux migratoire. Et le film Indigènes, arrivé à point nommé sur nos écrans, sera l’estampille de notre calamiteuse allégeance.
Les lois mémorielles, instrument mortifère.
L’abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui mentionnait « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », aura donné l’occasion aux lobbies communautaristes de promouvoir l’art du raccourci : la fracture coloniale, responsable du mal des banlieues !... Jean-Louis Debré, alors encore Président de l’Assemblée nationale, justifie ainsi l’abrogation de cet article : « Ce n’est pas à la loi de porter un jugement sur des faits historiques. Ce n’est pas au législateur de fixer le contenu des programmes scolaires ». Sa quête de justice historique s’arrête là. La logique de ce raisonnement aurait dû le conduire à envisager l’abrogation des lois Gayssot et Taubira (mais là on s’égare dans de la politique-fiction).
Robert Spieler, qui a été député (3) et qui sait de quoi il parle, désigne l’Assemblée nationale comme « une chambre de bavardages inutiles ». Démonstration : le parlement a été, au printemps dernier, le théâtre d’un manège affligeant de la part du gouvernement qui a essayé d’empêcher le vote d’une proposition de loi visant à sanctionner la négation du génocide arménien. Philippe Douste-Blazy nous a alors épaté par sa capacité à découper le dogme négationniste à la tronçonneuse quand il s’agissait de rester dans les petits papiers de ses amis turcs.
On vient de le voir, les lois mémorielles veillent au grain.
Pourtant, quelques historiens et juristes récalcitrants tentent de se rebeller.
Le 13 décembre 2005, c’est la création par René Rémond et quelques historiens de renom, dont Pierre Vidal-Naquet, Alain Decaux ou encore Elisabeth Badinter, de l’association « Liberté pour l’histoire ». « Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs », ils rappellent que « l’histoire n’est pas la morale, que l’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique… Dans un Etat libre, il n’appartient ni au parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique ». Et ils demandent l’abrogation des dispositions législatives qui sont une violation à ces principes démocratiques.
Le 21 novembre 2006, 56 juristes demandent l’abrogation des lois mémorielles qu’ils accusent de violer la Constitution dans ses articles 34 et 37. En soumettant le législateur à la pression des lobbies communautaristes, elles reflètent à leurs yeux un abus de pouvoir visant « soit à interdire la manifestation d’opinions, soit à écrire l’histoire ».
Cela suffira t-il à sortir nos dirigeants de cet autisme qui accable leurs consciences dénaturées ? Lorsque l’on refuse de commémorer le bicentenaire de la victoire d’Austerlitz, lorsque l’on célèbre chaque année les accords d’Evian du 19 mars 1962 en occultant soigneusement le massacre de la rue d’Isly survenu 8 jours plus tard, lorsque l’évocation du génocide vendéen par les colonnes infernales de Turreau fait tousser la République, lorsque l’on veut condamner la SNCF en l’accusant d’avoir servi d’agence de voyage au régime nazi (affaire Lipietz), le sentiment qui nous anime a un goût amer.
Il serait pourtant si simple d’admettre que notre histoire ne se découpe pas en strates classifiées, qu’elle s’appréhende dans sa globalité, avec ses grands hommes, ses conquêtes, ses drames et ses misères, qu’elle a façonné notre miracle civilisationnel et qu’elle nous guide par ses enseignements, vers un idéal de justice et de paix.
« Le désespoir en politique est une sottise », affirmait Charles Maurras.
Puisse l’avenir lui donner raison.
Chantal Spieler
(1) La tyrannie de la repentance : essai sur le masochisme occidental, Pascal Bruckner, Grasset et Fasquelle, 2006, 258 pages.
(2) Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre, Flammarion, 2006, 229 pages.
(3) Robert Spieler fut député (Front national) du Bas-Rhin de 1986 à 1988 et Conseiller régional d’Alsace de 1986 à 2004.